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Famille(s) partie 3

L’Antiquité finissante (4 et 5ème siècle) voit le triomphe politique (sinon moral) du christianisme devenu religion d’état. Une victoire qui associe, en quelque sorte, la culture gréco-latine (et son droit civil) et la tradition religieuse hébraïque, avec cependant de grandes disparités selon les divers contextes sociaux et géographiques de la fin de l’Empire romain. Le système patriarcal issu des deux systèmes sera de toutes façons le grand vainqueur, et le modèle familial qui s’ensuit sera encore défendu 1500 ans plus tard par les fondamentalistes tels que ceux de la Manif Pour Tous.

Bien que les chroniques du passé, centrées sur les grands de ce monde, nous privent d’une vision précise de la vie quotidienne des classes populaires, les études confirment la faible progression du christianisme dans le monde paysan au cours des premiers siècles (le mot « païen » ne vient-t-il pas du mot « paganus » qui a aussi donné « paysan » ?). On sait qu’il a touché plus tôt et plus fortement les régions où les sources du droit écrit latin étaient restées influentes : grosso modo le bassin méditerranéen.

L’Eglise a fortement développé le culte de la Vierge Marie dans le but de superposer celui-ci aux cultes des divinités de la terre et de la fécondité, tenaces dans des campagnes plus rétives à la christianisation.

A partir du 11è siècle, une meilleure organisation (on parle dès lors de la Chrétienté), permet à l’Eglise de diriger une véritable conquête de terrain – car si l’organisation politique lui est acquise, le christianisme est toujours loin d’avoir triomphé de tous les esprits. Dans le bagage de ce combat idéologique (non dénué de coercition), s’inscrivent la proscription de l’inceste, de l’homosexualité, de la polygamie, et plus généralement de toute forme de promiscuité sexuelle (probablement répandue dans les classes populaires, majoritairement rurales), mais également des superstitions concurrentes.

Pour bâtir leur dogme, les premiers chrétiens ont, semble-t-il, opéré un « nettoyage » idéologique de la parole du Christ, validant certains textes, en rejetant d’autres, avec sans doute pour motivation de minimiser le rôle de Marie-Madeleine. On est cependant frappé à la lecture des Evangiles par certains aspects sociétaux et politiques, comme un Jésus pouvant apparaître féministe (épisode de la femme adultère) ou, plus largement, contestataire de la tradition religieuse hébraïque. Ou encore un Jésus théoricien de la laïcité « rendez à César ce qui est à César… ». Des interprétations toujours polémiques. Mais en ce qui concerne notre sujet, on constate sans aucun doute que Jésus a fait preuve à l’égard des femmes d’une bienveillance inhabituelle, que l’on chercherait en vain dans l’Ancien Testament. La Chrétienté ne voudra retenir de ce « féminisme » que l’image magnifiée de la Vierge Marie (confondue dans bien des régions du christianisme primitif avec le culte d’une déesse de la fertilité) : un culte marial qui ne se démentira jamais. Pour le reste, la femme est l’Eve tentatrice, celle du péché originel, vouée aux pires anathèmes (que l’on songe à la femme « impure », écartée de la communauté pendant la période menstruelle selon la tradition hébraïque).

Dans les territoires du nord de l’ancien Empire romain, le modèle familial dominant est de type patriarcal. Ces régions restent avant tout sous l’influence des traditions de l’envahisseur germain. Il en subsiste des survivances matriarcales, comme le culte rendu aux déesses guerrières ou la présence des femmes chaman. Des vestiges de matriarcat s’y retrouvent aussi dans le forestage, pratiqué par l’élite guerrière, consistant à confier les garçons dès l’âge de sept ans à un membre proche de la famille, souvent l’oncle maternel, pour une préparation militaire et initiatique. Cependant, chez les Germains, la filiation patrilinéaire prévaut : le nouveau-né est d’emblée placé sur les genoux de son père qui doit procéder au rituel de l’élévation, sans quoi l’enfant, non reconnu, est abandonné.

La féodalité est essentiellement un héritage de l’organisation des tribus germaniques : seul importe le lignage patrilinéaire, et l’arbre généalogique déploie, à partir d’un ancêtre commun prestigieux, ses quartiers de noblesse transmis de père en fils uniquement. A sept ans le garçon devient « écuyer », c’est à dire qu’il est envoyé en apprentissage auprès d’un proche parent de la famille ou d’un seigneur feudataire, dans le but d’obtenir le statut de chevalier et de pouvoir prétendre aux titres de ses ancêtres ainsi qu’à l’héritage familial, selon le principe du droit d’aînesse. Les cadets peuvent envisager une carrière militaire ou ecclésiastique, ou essayer de conquérir un fief par la lutte ou par le mariage. Les filles éduquées par les mères et leurs servantes le sont dans la perspective du mariage (ou le cas échéant d’un placement au couvent) qui viendra sceller des alliances entre différentes familles seigneuriales – ce qui n’exclut pas l’apprentissage de la lecture et de l’écriture, réalisé parfois sous la direction d’un précepteur. Le fait de n’avoir pas d’héritier mâle est une malédiction car le domaine seigneurial sera aliéné.

Tout en validant le caractère patriarcal de la société féodale, l’Eglise va chercher à réformer le statut matrimonial en transformant un contrat privé en une institution religieuse à laquelle elle va imposer ses règles, comme l’interdiction du divorce. Le baptême des enfants rappelle l’élévation germanique, la seconde naissance de l’enfant devenant alors sa reconnaissance par la communauté des Chrétiens. Le rôle régulateur et modérateur de l’Eglise dans ce domaine comme dans d’autres, n’est pas à négliger en des époques dominées par la brutalité des mœurs. Par exemple : le respect de la virginité des femmes (pour prévenir les viols, courants non seulement en temps de guerre mais aussi de paix – se rappeler du droit de cuissage), l’interdiction de marier les filles avant qu’elles aient atteint l’âge de 12 ans, ou la valorisation du rôle éducateur des parents, et notamment de l’amour paternel mis en avant par de nombreux écrits évoquant les prodiges de la vie des saints.

Le baptême, c’est l’accueil de l’enfant dans la communauté chrétienne, sa seconde naissance, organisée par l’Eglise.

Si la mortalité infantile est globalement très élevée au Moyen-Age, elle l’est d’autant plus dans le monde paysan où l’espérance de vie est en moyenne inférieure à 40 ans. La diffusion du mariage et du baptême à toutes les classes sociales constitue un des moyens de l’Eglise pour unifier la société sur le modèle chrétien. Ainsi, les registres seront tenus par les paroisses. Mais cela ne se fera que très progressivement. Et il faudra attente le 16è siècle pour qu’une véritable formation des prêtres soit entreprise de façon globale.

Durant le Moyen-Age, l’enfant de la campagne constitue une force de travail complémentaire. Dès qu’ils le peuvent, filles comme garçons accompagnent la communauté villageoise aux travaux des champs. L’habitat groupé, la maison avec une pièce unique, sont autant d’éléments propices à une promiscuité toujours combattue par l’Eglise. Et si la mort ou l’enlèvement d’un enfant constituent une perte pour la communauté entière, cela reste une perte facilement remplaçable. Mais en mille ans, tout va changer. C’est ainsi qu’au 15è siècle, à l’orée de la Renaissance, les nombreux rapts perpétrés par le sinistre Gilles de Rais sur les enfants de son domaine susciteront un émoi suffisant pour faire condamner à mort un seigneur aussi puissant que l’ancien compagnon de Jeanne d’Arc. On verra des parents, pères comme mères, venir pleurer leurs enfants disparus auprès des autorités et réclamer vengeance, non seulement au nom de leur communauté, mais, fait nouveau, au nom de l’amour filial. La marque d’une mutation du statut de l’enfant est là clairement visible, conséquence du renforcement de la structure familiale dans les classes inférieures de la société.

Dans les villes en pleines expansions des 12è et 13è siècles, chez les marchands, les artisans ou les banquiers, mari et femme sont associés jusque dans les activités professionnelles. En cas de veuvage l’épouse peut conserver ses biens en nom propre et jouissait d’un statut supérieur à celui que lui concédait le droit romain.

Dans les pays de droit coutumier, domine la dot : c’est une part de richesses constituée par les parents de la mariée et que l’époux doit restituer en cas de veuvage. Dans les pays de droit écrit, prévaut le principe du douaire : c’est l’époux qui apporte à sa compagne une part de richesses inaliénable. Il y a donc, en ce qui concerne la condition féminine, un fort écart entre le nord et le sud de l’Europe. De la différence d’âge entre les époux résulte une surreprésentation du veuvage des femmes : les pays de droit écrit cherchent à prémunir les femmes de la misère, par la conservation des biens acquis par son mariage et elles peuvent ainsi conserver une indépendance qui les autorise, par exemple, à se remarier selon un choix personnel. Impensable dans les pays de droit coutumier ! Cela s’entend bien entendu des classe supérieures de la société civile, celles-ci étant principalement constituées par la bourgeoisie : marchands, banquiers et artisans, dans le contexte du renouvellement urbain du 12è siècle dans le sud de l’Europe (sous une ligne allant en gros de la Rochelle à Genève). Ainsi les époux bourgeois sont-ils associés dans leurs affaires, et même si la femme demeure sous la tutelle de son mari, son statut n’en est pas moins supérieur à celui que lui concédait le droit latin. La veuve des villes poursuit souvent l’activité de son défunt époux. Elle confie généralement l’allaitement de ses enfants nouveau-nés à une nourrice. Les jeunes filles peuvent, à l’instar des garçons, être placées en apprentissage, même si, en ce qui les regarde, le domaine d’activité est plus restreint (professions liés au textile ou à l’alimentation principalement).

Le mariage garantit une relative autonomie à la femme : il est conclu et enregistré à l’église de la paroisse, le droit canon restant ainsi la source principale de la législation matrimoniale. Généralement les maisons bourgeoises sont conçues pour accueillir la famille au sens large du terme : générations ascendantes et descendantes, et parfois même parenté collatérale. Mais déjà se dessine au Moyen-Age, le schéma du cercle familial restreint : parents-enfants, plus les serviteurs de la maisonnée quand il y en a. Le modèle de la famille bourgeoise va s’étendre au 13è siècle, conséquence de l’expansion des villes du nord de l’Europe qui s’affranchissent peu à peu de la tutelle des seigneurs féodaux.

Les crises du 14è et 15è siècle bouleversent durablement la civilisation et ne seront pas sans conséquences sur la structure familiale. Crise profonde aux facteurs nombreux, exogènes (guerres, épidémies de peste) ou endogènes (spéculation et dévaluation monétaires, détournement de la rente au seul profit des classes aisées, concentration territoriale des domaines agricoles). En un siècle, la population européenne diminue de moitié, entraînant une chute du nombre des mariages et des naissances. Les paysans privés de moyen de production et incapables de résister à une fiscalité de plus en plus pressante abandonnent leurs terres, la cellule familiale se désagrège, le célibat progresse. Fortement appauvries les classes populaires se heurtent à l’hostilité des classes supérieures (aristocratie terrienne et bourgeoisie urbaine) et bénéficient de bien peu d’aide de la part d’une Eglise à la fois désemparée, mais surtout élitiste, déjà contestée et en proie à de graves troubles politiques. On trouve alors dans les campagnes, violemment combattues par les autorités, des bandes errantes qui, pour survivre, se livrent au pillage. Dans ce contexte, de nombreuses femmes s’agrègent aux grandes compagnies, routiers, « tard-venus » tels qu’on les appelle alors, pour tenter d’échapper à un sort qui leur est généralement fatal. A la campagne encore, dans les propriétés seigneuriales, la raréfaction de l’élément masculin, conséquence des guerres, contribue à valoriser dans le rôle de chef de famille des femmes souvent veuves ou célibataires, tandis que c’est à la ville que va se fortifier le modèle bourgeois de la famille.

(à suivre)



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